Voyage Malte Lyon

Malte : Mémoire, Langues et Paix – Un voyage éducatif pour les jeunes Lyonnais

Cap sur Malte pour des jeunes Lyonnais ! L’association Gones Force 6 prépare son séjour éducatif du printemps. Rencontre avec sa présidente, Pascale Cochet, qui raconte cette aventure humaine, culturelle et linguistique au-delà des frontières.

Comment est né ce projet de voyage à Malte ? Pouvez-vous nous présenter le projet Mémoires et Langues pour la Paix ?

Pascale COCHET : le projet est né officiellement en 2017 à Gones Force 6, mais en réalité, l’aventure remonte à 1983 et un véritable coup de foudre pour ce pays. J’y allais en famille avec mes enfants et j’aimais leur faire découvrir la culture, l’histoire et la préhistoire de Malte.

Au début, nous avons commencé par le théâtre. Il manquait dans le 6ᵉ arrondissement de Lyon une réelle accessibilité à la culture, notamment au théâtre. Les tarifs étaient souvent élevés, ce qui rendait difficile l’accès pour les familles en difficulté financière.

Depuis plusieurs années, nous accompagnons des jeunes à Lyon dans leur parcours scolaire et personnel. Nous voulions leur proposer autre chose qu’un soutien scolaire classique : quelque chose qui les sorte vraiment de leur quotidien. Nous travaillons sur la confiance en soi, les apprentissages, l’accueil de chacun selon sa situation, la communication non violente et les émotions.

Les jeunes créent une pièce de théâtre où chacun a le droit d’exprimer sa colère tout en travaillant sur la manière de l’exprimer de façon non violente. L’objectif est que chacun prenne conscience de ses émotions et surtout de celles des autres.

Nos ateliers hors temps scolaire, notamment à l’école Pradel (Masséna), ont révélé des inégalités flagrantes, surtout en terminale. Les jeunes ne sont pas forcément à l’aise en anglais sans immersion, et beaucoup ne peuvent pas aller en Angleterre.

Malte s’est imposée naturellement. C’est en Europe, c’est accessible financièrement, et surtout c’est sécurisant pour une première fois à l’étranger. Pour certains de ces jeunes, c’était vraiment la première fois qu’ils quittaient Lyon, voire la France. Aller à Malte, c’est leur faire découvrir le pays tout en travaillant sur la mémoire et les conflits passés et actuels.

Depuis 2017, nous emmenons un groupe par an, aujourd’hui composé de 12 à 15 jeunes à partir de 14 ans.

Atelier Séjour Malte 2026

Comment se déroule l’accompagnement pédagogique ?

L’accompagnement se déroule en trois temps. D’abord la préparation avec l’appel à candidatures, puis le séjour – cette année du 9 au 16 avril à Malte – et enfin un atelier de restitution fin mai. Nous sommes en partenariat avec des établissements comme le collège La Cassagne ou le lycée Molière, par exemple.

Le projet s’adresse à tous les jeunes du Rhône. Nous organisons des ateliers hebdomadaires en fonction de leurs disponibilités : le mercredi en fin de journée ou le samedi matin.

Les idées viennent d’eux. Nous donnons des pistes – comme la thématique de la guerre 39-45 par exemple – mais il faut un sujet qui leur parle vraiment. Nous leur demandons un minimum d’écrit, mais la manière de scénariser reste ouverte. Ce n’est pas simplement un texte qu’on lit.

Le séjour a toujours lieu pendant les vacances scolaires. Nous ne mordons pas sur l’emploi du temps de l’Éducation nationale.

Nous cherchons à établir des parallèles avec leur propre histoire, l’histoire des Français et celle de Lyon. Par exemple, Lyon était l’hôpital pour tout le sud de la France pendant la guerre, tout comme Malte l’était pour la Méditerranée.

Nous leur proposons de découvrir la richesse historique et mémorielle de l’île : les musées de la culture maltaise, le musée de la Guerre, et surtout les valeurs de paix à cultiver.

Comment se prépare et s’organise un tel voyage ?

On ne peut pas juste dire « rendez-vous à l’aéroport ». Il faut préparer, et beaucoup. Les réunions collectives avant le départ. Avec les jeunes d’abord, pour parler de ce qui les attendait, des règles de vie en groupe, de leurs peurs aussi.

Et puis avec les familles. Parce que certains parents étaient réticents. « Il est trop jeune », « et s’il arrive quelque chose ? », « comment vous allez les surveiller ? »… Il fallait les rassurer, expliquer comment on allait encadrer tout ça.

On a aussi travaillé sur les aspects pratiques : qu’est-ce qu’on met dans sa valise, comment ça se passe à l’aéroport, les papiers d’identité… Des choses qui nous paraissent évidentes mais qui ne le sont pas du tout pour ces jeunes.

Il ne leur est pas permis de sortir le soir même si Malte est l’un des endroits le plus « secure » au monde.

Concrètement, comment se déroule le séjour sur place ?

Nous sommes basés à La Valette, la capitale. Nous alternons différents types d’activités : des visites culturelles – la vieille ville, les fortifications – et des moments plus détendus aussi, comme les baignades ou les balades dans les rues.

Nous travaillons sur la mémoire historique en visitant des lieux marquants : le Grand Siège ottoman de 1565, les traces du Blitz de Coventry pendant la Seconde Guerre mondiale, la Lascaris War Rooms – salle de commandement souterraine –, ou encore le cimetière militaire où reposent des centaines de soldats français. Nous abordons aussi le débarquement en Sicile. L’idée est de faire des parallèles entre ces différentes époques et de montrer comment Malte a toujours été au cœur des conflits méditerranéens.

Mais le plus important reste la vie quotidienne partagée. Faire les courses ensemble, prendre les transports locaux, commander au restaurant en anglais… C’est là que tout se joue vraiment.

Nous sommes présents en tant qu’adultes accompagnateurs, pas en mode « surveillants de colonie ». L’objectif est qu’ils gagnent en autonomie, qu’ils prennent des initiatives. Par exemple, nous leur demandons de trouver leur chemin, de demander des informations en anglais aux gens dans la rue.

L’anglais justement, c’est un objectif ?

Oui et non. On n’était pas là pour faire de l’anglais scolaire L’immersion linguistique, ça fait partie du voyage.

Le but c’était qu’ils se débrouillent, qu’ils osent parler même avec leur petit niveau. Et ça marche ! Au début ils sont timides, et puis petit à petit ils se lancent. Même avec les mains, même avec trois mots d’anglais.

Ce qui compte c’est pas la performance, c’est la confiance en soi qui vient quand tu réussis à te faire comprendre dans une autre langue.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué pendant ces derniers séjours ?

La transformation de certains jeunes. Vraiment. Des jeunes qui au départ étaient repliés sur eux-mêmes, qui ne parlaient pas trop, et qui au fil des jours se sont ouverts, ont pris leur place dans le groupe.

Il y a aussi ces moments où tu les vois découvrir des choses pour la première fois. La mer pour certains. Prendre l’avion. Manger dans un restaurant où il faut choisir en anglais sur un menu. Ces petits déclics du quotidien.

Et puis les échanges entre eux. Le groupe qui se soude. Des jeunes qui ne se connaissaient pas forcément avant et qui repartent complices.

Les familles, sont-elles associées à tout ça ?

Absolument. Avant, pendant et après. Avant, je vous l’ai dit, pour les rassurer et les impliquer dans la préparation. Pendant le séjour, on donne des nouvelles régulières. Et après, on organise une restitution pour qu’ils racontent eux-mêmes leur expérience.

C’est important que les familles voient que leurs enfants sont capables. Parfois les parents sont surpris : « Ah bon, il a fait ça ? » « Il s’est débrouillé tout seul ? »

Quelles valeurs vous voulez transmettre à travers ce projet ?

D’abord la confiance en soi. Se rendre compte qu’on est capable de faire des choses qu’on croyait impossibles.

Le respect aussi : respect de l’autre, des règles, du groupe. Quand on vit ensemble 24h/24, on apprend vite que son comportement a un impact sur les autres.

La curiosité culturelle. S’intéresser à d’autres façons de vivre, d’autres langues, d’autres histoires. Et prendre du recul sur sa propre culture aussi.

À Malte, par exemple, on ne peut pas tout faire. Il est interdit de se déplacer torse nu dans la rue sous peine d’amende, voire de sanctions plus sévères. Il faut porter un châle pour visiter certains lieux religieux ou établissements scolaires. Cela nous permet d’aborder la question de la laïcité, même si à Malte il n’y a pas de séparation entre l’Église et l’État – on trouve d’ailleurs des chapelles dans les lycées. Ces différences avec la France sont l’occasion de réfléchir ensemble sur nos propres valeurs et codes culturels.

Et puis le vivre-ensemble, tout simplement. Faire avec les différences, s’entraider, créer du collectif.

Qu’elle est la dimension interculturelle de ce voyage ?

Ce n’est pas théorique en tout cas. Nous ne faisons pas de cours sur l’interculturalité ! C’est le quotidien qui fait le travail. Les jeunes se retrouvent dans un pays où on ne parle pas leur langue, où les gens n’ont pas les mêmes codes, où la nourriture est différente.

Cela oblige à sortir de ses habitudes, de ses certitudes. Et ça ouvre l’esprit. Certains jeunes avaient des préjugés sur les étrangers, sur l’anglais, sur plein de choses. Le fait de voyager, de rencontrer, ça déconstruit tout ça naturellement.

Cela aide aussi à mieux prendre conscience des valeurs de liberté et de paix. Nous avons 76 ans de paix en Europe après 75 années de guerres. La paix est fragile. Il faut en être conscient. C’est plus large que la simple notion de citoyenneté.

Les jeunes vivent au plus proche de la vie des Maltais, hébergés dans des familles d’accueil. Les parents nous le disent : leurs enfants sont transformés en une semaine.

Vous avez rencontré des difficultés dans la mise en place de ce projet ?

Oh oui, bien sûr ! D’abord le financement. Un voyage comme ça, même si Malte est accessible, ça coûte cher. Il faut trouver des subventions, des partenaires, demander des aides. Certaines familles ne pouvaient pas payer, donc il a fallu monter des dossiers.

Nous travaillons avec plusieurs partenaires, comme la DPMA (Direction des Patrimoines, de la Mémoire et des Archives) qui nous soutient chaque année, la Mairie de Lyon, et quelques collèges via leur enveloppe solidarité – mais c’est extrêmement rare.

Actuellement, le voyage coûte aux familles entre 180 et 360 euros, mais notre objectif est d’arriver à un maximum de 50 euros par famille.

Nous multiplions les démarches et les demandes de financement pour que ce voyage soit le plus accessible possible.

Ensuite la logistique : organiser le transport, l’hébergement, les activités. Gérer les autorisations parentales, les papiers d’identité – certains n’avaient même pas de carte d’identité valide.

Et puis gérer le groupe sur place. C’est pas toujours simple avec des ados ! Il y a eu des tensions, des moments de fatigue, des jeunes qui testent les limites. Mais ça fait partie du processus éducatif.

Quel message vous voulez faire passer aux jeunes et aux familles ?

Osez. Vraiment. Osez sortir de votre zone de confort, osez l’expérience.

On entend souvent « c’est pas pour nous », « on n’a pas les moyens », « mon enfant n’est pas prêt ». Mais si on attend d’être prêt, on ne fait jamais rien.

Voyager, c’est pas réservé à une élite. C’est pas réservé aux bons élèves ou aux familles aisées. C’est pour tout le monde. Et ça change vraiment les choses dans la vie d’un jeune.

Chaque jeune a des ressources en lui. Parfois il ne le sait pas lui-même. Et un voyage comme ça, ça les révèle. On est là pour les accompagner dans cette découverte.

Et pour la suite ?

On aimerait pérenniser ce type de séjour. Peut-être élargir à d’autres destinations. Et surtout toucher encore plus de jeunes qui n’ont pas l’opportunité de voyager.

L’idéal ce serait que ces voyages ne soient plus perçus comme exceptionnels mais comme une composante normale de l’éducation. Parce qu’on apprend autant en voyageant qu’en classe, peut-être même plus sur certains aspects.

Notre conviction, c’est que l’ouverture culturelle est un levier d’émancipation puissant. Et ça, on va continuer à le défendre et à le faire vivre.

Propos recueillis par Stéphane ARRAMI Lyon Infô


Publié

dans

par

Étiquettes :